Tranche de vie – Ce que la dépression m’a apprit

Quelqu’un que j’aimais m’a donné une boîte remplie de ténèbres. Il m’a fallut des années pour comprendre que c’était aussi un cadeau.

~ Mary Oliver

La dépression est une maladie.

Je commence avec cette phrase, afin que cela soit clair pour tout le monde. En effet, bien des gens ont déjà connu « un petit coup de mou » ou une « déprime », et vont par ignorance crasse ou bêtise simple, dire à une personne qui souffre de dépression qu’elle devrait « sortir, voir du monde, se changer les idées » comme si, au fond, tout était une question de volonté. Sauf que, comparer un coup de blues et une dépression, c’est un peu comme comparer un ongle cassé et une fracture du pied, m’voyez.

En effet, si la dépression n’était qu’un « coup de blues passager », l’on pourrait s’en sortir par une pirouette acrobatique, en voyant du monde et en se changeant les idées. Mais ce n’est pas le cas. Parce que la dépression, en fait, est une maladie. Et une maladie, ça ne s’oublie pas, ça ne se règle pas en se « changeant les idées ». (Ou alors, il faudrait envisager de recommander à tous les malades de la grippe de « sortir et voir du monde » pour se soigner.)

La dépression est une maladie. Une maladie qui intervient, concrètement – et pour simplifier au maximum – quand votre cerveau s’est vidé de sa sérotonine. Une maladie qui, comme les autres maladies, se soigne avec du repos, de l’amour, des médicaments, du temps. Une maladie qui, parfois, peut nous faire rechuter alors que l’on pensait aller mieux.

Et une histoire d’animaux, aussi 🐾

Parce que, la sérotonine, c’est une hormone du bonheur.
(Ici, l’on devrait commencer à comprendre que demander à quelqu’un d’être heureux sans sérotonine, c’est un peu comme ordonner à un canard manchot de voler.)

Littéralement, la sérotonine est le neurotransmetteur qui nous permet de déformer la réalité pour la rendre supportable. Je vous promet qu’il ne s’agit pas d’une blague. ; notre cerveau a besoin de déformer la réalité pour nous maintenir en bonne santé. La sérotonine, c’est donc l’hormone qui, après une journée de merLe au boulot, va nous faire dire « ça ira mieux demain ». (Alors que d’un point de vue purement objectif, nous savons bien que nous allons passer la même journée qu’hier.)

Et si seulement cela s’arrêtait là ! Mais le corps humain, pour fonctionner, répond à un équilibre complexe, dans lequel les hormones jouent un rôle primordial. Retirons l’hormone du bonheur, et voyons ce qui se passe …
Tout votre corps subira alors un déséquilibre chimique qui va vous laisser au tapis, au sens littéral. Épuisé, votre organisme vivra la moindre tentative de faire quelque chose comme une dépense excessive d’énergie, si bien que vous devrez retourner vous coucher. Si le mal n’est pas soigné, vous finirez probablement par vous traîner du canapé au lit et du lit au canapé, et cela, peu importe la volonté que vous mettrez à en sortir.
C’est un peu, pour donner un ordre d’idée, comme si vous essayiez de battre un grizzly à la course. Cette ursidée (que nous appellerons à tout hasard « Sérotonine ») s’est déjà fait la malle bien avant que vous ne vous en rendiez compte. Vous ne pouvez pas l’abandonner, même si vos chances de la rattraper sont plutôt minces. Alors vous tenez le coup, vous continuez à la chercher, à la poursuivre, et vous vous épuisez. Un beau jour, vous vous écroulerez sans plus vous relever, parce que – tout ceux qui ont déjà essayé de battre un ours à la course vous le diront – ce n’est pas humainement possible de tenir le rythme.

Maintenant, je n’ai plus qu’à espérer qu’entre les canards manchots et les ours fugueurs, j’ai réussi à me faire comprendre.

Mais au fond, ce que je veux vraiment dire est là …

J’ai la vingtaine d’années, et pourtant, j’en suis déjà à ma troisième dépression. Alors oui, je pourrais vous laisser faire le calcul ; mais à la place, je préfère parler de ce que cette maladie étrange, mal comprise et mal aimée, m’a apprit. Parce que, à ce stade, je suis en quelque sorte une preuve vivante que l’on peut en sortir. Et y retomber. Et en sortir encore.

D’abord, il est possible de se soigner. Même au fond du gouffre, lorsqu’on ne voit plus la lumière de l’extérieur, cela signifie que l’on ne peut que remonter. Et pour cela, il est capital d’aller chercher de l’aide. L’aide des proches, mais aussi l’aide des professionnels.

Non, prendre des médicaments n’est pas une tare. Oui, l’idée de prendre des anti-dépresseurs peut sembler rebutante ; mais non, il n’y a pas de quoi. En effet, ces médicaments ne vont pas régler vos problèmes, mais ils peuvent vous aider à retrouver l’énergie et la motivation pour les gérer. À ce titre, les anti-dépresseurs sont à la dépression ce que la béquille est à la fracture ; ils peuvent nous soutenir, et permettre de continuer à marcher jusqu’à ce que nous soyons à nouveau apte à marcher. En empêchant la sérotonine de s’échapper, en rééquilibrant la chimie du corps, un traitement peut permettre de regagner suffisamment d’énergie, et de clarté … Pour permettre, à terme, de s’en débarrasser !

Non, vivre une dépression ne signifie pas que vous êtes faibles même si ceux qui ne la comprennent pas pourront prétendre le contraire. Même les médecins qui l’on étudiée évoquent plusieurs pistes qui expliqueraient pourquoi certaines personnes sont sujettes à la dépression et pas d’autres ; certaines pistes biochimiques, liées à des prédispositions génétiques – et d’autres pistes, plus récentes, démontrant une influence environnementale. Mais au fond, peu importe ! Le fait de tomber en dépression n’est pas une preuve de faiblesse, en aucun cas. D’ailleurs, de la part de quelqu’un qui l’a plusieurs fois vécue ; la dépression, pour être traversée, nécessite une vraie force intérieure. C’est l’un des enseignements les plus positifs que j’en ai tiré ; la certitude que, bien souvent, nous sommes plus forts que nous pensons l’être.

Et croyez-moi, quand cela ira mieux, vous verrez qu’il s’agissait aussi d’une opportunité. Oui, cela peut sembler difficile (que dis-je : cela semble impossible) à croire quand l’on est au plus fort de la douleur, quand vivre ne semble même plus en valoir la peine. Mais je vous demande de le croire, de me croire sur parole ; cela en vaut la peine.
Régulièrement, je me prends à considérer la dépression comme un signal d’alarme, une indication liée à notre boussole interne, qui nous signalerait que notre âme a « perdu le nord » et ne se dirige plus dans la bonne direction. Car en effet, au plus fort de la douleur, nous sommes généralement prêts à apporter de plus grands changements. La lumière ne peut exister sans ombre, et il faut parfois traverser des marées de ténèbres pour trouver une berge de tranquillité. Tenez bon la barre, cela en vaut la peine.

Après tout, lorsque tout semble s’effondrer autour de nous, cela signifie aussi que tout est à reconstruire. La dépression, à ce titre, est l’opportunité de devenir la personne que nous n’osions pas être avant elle. En brisant jusqu’à nos fondations, et en nous séparant souvent des personnes qui ont montrés leurs limites dans le soutien qu’elles nous portent, la dépression nous permets, quand elle est soignée, de grandir en tant que personne, d’une autre manière. En nous mettant littéralement face contre terre, elle nous permet de faire un retour mérité sur nous-mêmes, et nous oblige à rediriger notre vie dans la direction qui nous convient. Pour que nous puissions la quitter, elle nous force à clarifier nos attentes et nos besoins, nos désirs et nos projets, à être plus attentif à ce qui importe vraiment. Elle nous oblige avec violence à faire face à la personne que nous sommes, et à lutter pour renaître, pour recréer, pour nous recomposer une vie meilleure.

Ainsi, à titre personnel, ma dernière dépression m’a appris à vivre non plus pour les autres, mais pour moi-même. Et si aujourd’hui, j’en viens à tenir ce blog et à me lancer en auto-entrepreneuriat, c’est en partie grâce à elle.
Attention ! Je ne prétendrais pas être tirée d’affaire, car ce que l’expérience m’a également appris, c’est que la dépression peut resurgir après plusieurs années de calme et de volupté. Je suis encore sous traitement suite à la dernière, et je le serais encore pendant quelques mois, pour permettre à la biochimie du corps de se rééquilibrer. Mais je peux d’hors et déjà le dire … Mes dépressions, à leur manière, ont façonné la personne que je suis – et que je suis fière d’être – aujourd’hui. C’est un cadeau empoisonné, un cadeau étrange et biscornu, un cadeau indésiré. Mais c’est tout de même un cadeau, qu’il importe de soigner pour en découvrir toute l’utilité.

Et, je le crois sincèrement, c’est là le plus important. N’ayez pas peur de cette maladie, et n’ayez pas peur de faire ce qui est nécessaire pour la soigner. Utilisez-la pour apprendre à vous apprécier, à vous respecter. N’ayez pas peur des larmes, n’ayez pas peur de la douleur. Traversez-les à votre manière, comme vous le pouvez. Parce que, comme c’est souvent le cas, quelque chose de meilleur suivra.

Pour aller plus loin, je vous invite à voir l’excellent TEDtalk : Ce que m’a pris et m’a appris la dépression, de Céline Curiol.



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