« BALD » – ou pourquoi j’aime mon crâne rasé

Porter le crâne ras rend vite modeste. On se distingue, mais pas comme on voudrait. Vertu philosophique du crâne ras : sous son signe, on n’est jamais « soi-même », mais toujours une autre, et même une caricature d’autre. […] Le crâne ras domine, dissout, dans une série de figures et de symboles. Il fait un destin. Les références sortent du crâne ras comme les lapines d’un chapeau magique. Mais qui est le magicien ? L’imaginaire social, l’inconscient collectif.

~ Par Romy, article de « têtue.net » à retrouver ici

J’ai rasé mes cheveux, coupé la dernière mèche qui pouvait m’éloigner de toi – de moi.
J’ai rasé mes cheveux, parce que j’en avais envie depuis longtemps, une envie réprimée pendant plus d’un an, en réponse aux élans inquiets qui m’entouraient.

J’ai rasé mes cheveux. On a tenté d’assigner à ce geste de ma part toute sorte de revendications. Certains y ont accolé la vision d’un acte féministe m’éloignant des diktats inconstants de la mode, quand d’autres y ont vu un extrémisme malvenu consistant à me couper de leur propre conception de ma féminité. Quelques-uns ont évoqué une possible forme de soumission ou de sagesse, teintée de leur perception de certaines religions. D’autres encore y ont vu un geste de rébellion sociale, ou l’appartenance à un mouvement punk contestataire et contesté. Les derniers y ont perçu des visions de courage ou d’horreur, évoquant tantôt l’enfer de la maladie où celui des prisonniers de la seconde guerre.

Mais la réalité – ma réalité – est plus simple. Elle est bien plus simple, et dénuée de tout ce qui a été précédemment évoqué. J’ai rasé mes cheveux, coupant par là même le rideau noir – le carcan long – qui me divisait, m’éloignait du corps que je souhaitait habiter. J’ai rasé mes cheveux, pour mieux me relier à moi-même, mieux me concentrer sur ce que je considère important pour moi.

J’ai eu, pendant des années, les cheveux longs tantôt jusqu’à la taille, tantôt jusqu’aux épaules. Leur longueur, obscure et lisse, semblait avoir été idéalement pensée pour me cacher. En tombant comme un long masque sur mes yeux, sur mon visage, elle me permettait de pencher la tête en avant pour me retrancher derrière un large rideau noir qui me dissimulait aux yeux du monde. Mes cheveux longs me coupaient des autres comme de moi-même, me permettant de courber la tête et de me camoufler à tout ce qui pouvait m’entourer ou m’atteindre. Bien sûr, ils m’inspiraient une certaine paresse, une certaine tendresse aussi.

Je les conservait précieusement, incapable d’envisager les couper, car en m’offrant leur cachette ils me permettaient de me battre contre le regards des autres. Ils me permettaient de (me) cacher et de (me) fuir, m’épargnant l’effort ultime, définitif et effrayant, de faire tout simplement face. Ils traçaient une limite infranchissable, une muraille tombante, entre le monde et ma personne. Entre ce monde extérieur dont je voulais me protéger, et le monde intérieur que je souhaitais épargner. Mon crâne ras, à l’inverse, m’a obligé à faire tomber le voile.
Bien sûr, cela ne s’est pas fait en un jour. Il a fallu deux ans de coupes courtes, un an de tergiversation, pour enfin me décider à franchir le cap – pour enfin comprendre que le moment était venu de concilier l’inconciliable. Il m’a fallut un parcours de plusieurs années pour comprendre que mon monde intérieur et le monde extérieur ne faisaient qu’un, influencé l’un par l’autre, influencé par les autres comme par moi-même. Il m’a fallut plusieurs années pour trouver en moi, le courage de lever les yeux et de faire face au monde, y compris lorsque je voudrais y échapper.
Une telle obligation peut sembler violente de prime abord, mais en vérité, elle a été une étonnante libération. Loin de me soumettre ou de me révolter, mon crâne ras a tout simplement servi à me révéler à moi-même et aux autres. Il m’a aidé à trouver en moi la volonté, la force d’être là telle que je suis, et non telle que l’on voudrait me définir. Mon visage nu, loin de me rebuter, a levé un voile épais qui m’a permit de (me) voir plus nettement, plus justement aussi. Avec patience, avec humour, avec compassion. Mon crâne rasé m’a privé de cachette. Il m’a procuré – et me procure encore – la volonté nécessaire pour faire face au monde sans désir de me battre, et sans souhait de fuite, avec douceur. Il m’a procuré, et me procure encore, l’énergie nécessaire pour être là simplement, présente à l’essentiel. Il est un rappel constant du long parcours, coûteux et nécessaire, qui m’a amené à souhaiter, à sentir et à voir l’essentiel, tout simplement.

J’ai rasé mon crâne, et cela m’a permit de trouver le courage nécessaire pour tendre la graine de ma vie à l’arbre du monde. Le fruit qui a résulté de cette offrande m’a donné pour la première fois, à plus de vingt ans, le sentiment de vivre réellement. En sentant son parfum sucré et juteux sur ma langue, ivre d’en goûter plus encore, j’ai su pour la première fois que je ne pourrais pas revenir en arrière. Goûter plus encore de l’essentiel, l’essentiel de moi, l’essentiel des autres, l’essentiel du monde qui m’entoure. Goûter plus encore de la vie – car quoi de plus essentiel qu’elle ?

J’ai rasé mon crâne, et j’en ai profité pour me donner enfin la vie, en douceur. C’était le plus beau cadeau que je puisse me faire – et le seul qui me soit véritablement nécessaire.




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